Mais pas si loin.
Chapitre 1
Lundi matin, 9h00. Laure trie ses mails, un café encore trop chaud à portée de main. Parmi eux, un message d'un expéditeur qu'elle ne connaît pas. Quelqu'un de la direction des ressources humaines, un conseiller carrière. Elle ouvre, presque par réflexe.
Bonjour Madame,
Lors de la revue des postes, en novembre dernier, il a été décidé que votre poste devait être supprimé. On vous invite à formuler des vœux de mobilité interne.
N'hésitez pas à me contacter si vous souhaitez qu'on discute ensemble de votre parcours professionnel.
Votre conseiller carrière
Pas un appel. Pas un entretien préalable. Juste un mail. Cinq lignes. Qu'elle relit. Une fois. Deux fois. Comme si les mots allaient, à force, se réorganiser autrement.
Elle reste un instant immobile, persuadée d'avoir mal compris. Ce doit être une erreur. Un léger vide se creuse sous ses pieds. Ce n'est pas possible.
Non. Son poste est bel et bien supprimé.
La sidération retombée, les questions fusent : Pourquoi moi ? Qu'ai-je fait de mal ? À quel moment ai-je cessé d'être nécessaire ? À quel moment mes compétences ont-elles cessé de compter ?
Elle a l'impression très nette d'être devenue une ligne dans un tableau Excel. Une cellule que l'on déplace, que l'on fusionne, que l'on supprime.
Elle a besoin de comprendre. De savoir si sa cheffe est au courant, si elle le savait déjà. Elle compose le numéro. La messagerie lui répond. Un instant, Laure s'en étonne, avant de se souvenir : Mélanie a posé sa journée.
Elle appelle alors Xavier, le sous-directeur, en visio. Il répond immédiatement, depuis son bureau, une pile de dossiers bien rangée derrière lui.
— Tu es au courant que mon poste est supprimé ?
— Je ne voulais pas que tu l'apprennes comme ça. Je suis désolé, je n'ai pas eu le temps de t'en parler avant.
Laure reste muette.
— Mais, tant que tu ne quittes pas ton poste, explique-t-il, avec cette politesse un peu haute qu'il garde en toute circonstance, celui-ci ne sera pas supprimé. Ça veut juste dire que tu ne seras pas remplacée, si tu pars. Il faut comprendre le contexte budgétaire, les arbitrages en cours, les logiques nationales…
Laure n'entend pas la suite, elle voudrait dire quelque chose, protester, poser une question, n'importe quoi qui prouve qu'elle est encore dans la conversation. Rien ne vient. Elle ne se bat pas, n'essaie même pas. Elle acquiesce. Elle comprend, comme toujours.
Sur le moment, la conversation l'apaise. Mais quelque chose se fissure. Une fêlure minuscule, à peine perceptible.
Cela fait déjà cinq ans qu'elle occupe ce poste et, peu à peu, le désintérêt s'est installé. Cinq ans. Comme la fois d'avant. Elle reconnaît ce besoin qui revient : celui d'autre chose, d'un nouvel élan.
D'ailleurs, trois mois auparavant, elle avait demandé un entretien à Mélanie, puis à Xavier. Elle leur avait parlé de son intérêt croissant pour la qualité de vie au travail et les risques psychosociaux. Elle savait exactement de quoi elle parlait. Et elle voulait contribuer autrement. Mettre ses compétences au service d'un sujet plus humain. Elle n'avait pas caché son enthousiasme, ni son envie de s'y investir pleinement.
Il n'y avait pas eu d'opposition. Mais il n'y avait rien eu non plus, juste le silence.
D'un coup, elle réalise qu'au moment de leur conversation, Xavier savait déjà que son poste serait supprimé. La colère monte en même temps que ses larmes. Elles racontent ce que Laure ne parvient pas encore à dire : la déception, le manque de considération, les efforts consentis, les attentes déçues, l'impression de ne plus compter.
Assise derrière son bureau. Les yeux rougis. Le regard dans le vide. Elle aperçoit Grégoire se glisser dans l'entrebâillement de la porte de son bureau, comme il le fait de temps en temps.
— Alors, ma Laure, ça roule ?
Il a ce ton-là, toujours un peu chantant, cette manière de lancer une phrase comme on pose une main sur l'épaule. Mais en la voyant, son sourire s'efface aussitôt.
— Ça se voit que non. Qu'est-ce qui se passe ?
Elle le connaît depuis plus de dix ans. Ils ont même partagé un bureau, quelques années plus tôt. Il a cinq ans de plus qu'elle, un mètre quatre-vingts, des cheveux blonds qui grisonnent à peine sur les tempes. Il a cette manière bien à lui d'entrer dans une pièce, un peu bruyante, toujours accompagnée d'une blague ou d'une anecdote, qui met immanquablement de bonne humeur. Mais derrière cette jovialité de façade, Laure sait bien ce qui se cache vraiment : une sensibilité à fleur de peau et une empathie qu'il ne sait masquer très longtemps.
Il entre, referme la porte derrière lui, et s'assoit face à elle sans un mot de plus.
— C'est un mail, dit-elle simplement. Je viens de le recevoir. Mon poste... ils veulent le supprimer.
Grégoire ne dit rien pendant un instant, encaissant la nouvelle avec elle.
Alors elle raconte. L'expéditeur inconnu, son entretien avec son supérieur hiérarchique. Et cette question qui, déjà, ne la quitte plus : pourquoi elle ? Sa voix se brouille, sans prévenir, au milieu d'une phrase. Elle s'arrête, puis reprend.
— Je me sens en trop, Greg. Interchangeable. Accessoire.
Il la laisse dire ces mots sans les interrompre, sans chercher tout de suite à les adoucir. C'est l'une des choses qu'elle aime chez lui : sous ses airs de boute-en-train, il sait, quand il le faut, se faire tout silence. Il écoute vraiment, avec cette patience qui semble ne jamais s'épuiser.
— Tu sais ce qui me met en colère, dans ce que tu racontes ? finit-il par dire. Ce n'est pas que ton poste soit revu. C'est la manière. Un mail. Ils n'ont même pas la décence de te l'annoncer en face.
Elle esquisse un sourire fatigué. Il retrouve toujours, en une phrase, l'endroit exact où ça fait mal.
Ils ont traversé, tous les deux, bien plus que des dossiers communs. Grégoire connaît Alexis et Antoine, ses enfants, comme elle connaît sa fille Lia. Ils ont eu, au fil des années, de longues conversations sur la parentalité, autour d'un café ou d'un thé partagé, entre deux réunions. Quand Laure s'est retrouvée seule avec ses deux garçons, c'est vers lui qu'elle s'est naturellement tournée. Il a été là, disponible, de bon conseil, sans jamais juger ses doutes, ni minimiser ses peurs. La parentalité semble couler de source chez lui, une évidence tranquille, alors que pour Laure, c'est sans doute ce qu'il y a de plus difficile, dans toute sa vie. Il ne s'en est jamais vanté. Il a simplement été présent, chaque fois qu'elle en a eu besoin.
Et c'est tout naturellement qu'elle se confie à lui, plutôt qu'à quiconque d'autre.
— Moi qui pensais que chacun avait sa place dans l'organisation, dit-elle enfin, à voix basse, presque pour elle-même, je viens de comprendre que je peux disparaître de l'organigramme à cause d'une décision froide, purement comptable.
Grégoire ne répond rien. Il se contente de la regarder, avec ce regard bienveillant qui, depuis dix ans, a toujours su lui faire du bien.
Après le départ de Grégoire, elle ferme la porte de son bureau. D'habitude, elle la laisse ouverte. On entre pour un avis technique, on reste le plus souvent pour parler d'autre chose. Laure écoute, toujours disponible. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, elle restera close.
Elle regarde les dossiers empilés. Puis elle balaie du regard les photos de ses enfants et les quelques dessins, accrochés au mur. Elle s'arrête sur les souvenirs de vacances disposés près de son ordinateur.
On lui demande de formuler des vœux. Comme si c'était un choix. Elle n'a aucune idée de ce qu'elle veut. Elle ne sait même pas ce qu'elle a le droit de vouloir.
Pourtant, il va falloir décider.
À suivre…
Le roman paraîtra en autoédition, disponible sur Amazon.